J’ai perdu tout espoir

J’ai perdu tout espoir qu’un jour ce monde change réellement. J’avais déjà perdu celui qu’on puisse le changer par la démocratie, mais j’ai perdu récemment celui qu’on le change par l’extérieur de la démocratie. L’espoir est la laisse de la soumission, disait l’autre.

Pourquoi donc ça me rend si triste ? Parce que l’espoir est aussi la branche sur laquelle j’avais juché mes plus précieux rêves de soulèvement, et qu’en la sciant ils se sont brisés. Et je me trouve là, seule devant l’immensité du néant. Et il n’y a aucune racine qui ne survive à l’abattage du tronc.
Me voilà donc démuni, entre l’effondrement de ma vision fantasmée d’un futur potentiel et ma compréhension du passé qui s’effrite à sa suite. Enfermé dans le « no future » des punks, tant décriés par les spécialistes politiques d’un « milieu radical » quelconque. Je me retrouve à poil au centre d’un monde qui me fait gerber, des militaires aux assistants sociaux, des capitalistes aux pacificatrices qui ne font que frustrer ma rage en temporisant son expression jusqu’à nouvel ordre.

Mais pourquoi attendre encore lorsqu’on a réalisé qu’il n’y a rien à attendre ? Et pourquoi ne dit-on pas qu’on a perdu cet espoir alors que plus personne n’ose vraiment croire à un grand basculement possible ? Parce qu’on n’ose pas s’avouer qu’on a toutes eu la même idée ? Qu’on préfère se rassurer en propagandes sur l’insurrection qui n’en finit plus de venir ? Qu’on n’ose pas vraiment tirer les conclusions qui s’imposent après la perte de cette illusion ? Que finalement on partage l’idée naïve que répéter à l’envi un slogan résolument mensonger peut le rendre vrai, et que tout le monde se mette réellement à détester la police ?

On essaie de parler aux opprimées pour politiser leur révolte, ou aux gens politisés pour qu’ielles se révoltent. Mais on ne se demande même pas pourquoi ce qui nous semble être l’évidence représente pour tout le monde un non-sens évident.
Pourquoi même consacre-t-on tant d’énergie à cette vaine tentative de persuasion ? On méprise le verbiage condescendant de celleux qui cherchent à « massifier le mouvement », mais on s’imagine apparemment que les attaques diffuses et anonymes vont parler à des complices potentiels et se multiplier. Si l’anonymat limite assez certainement l’apparition de spécialistes de l’attaque, est-ce qu’il n’y a pas, dans notre hallucination collective à voir des complicités révoltées partout, la persistance tenace d’une croyance qu’un jour ces complices imaginés se soulèveront pour détruire ce qui les détruit ?

Et si on n’y croit pas réellement, mais qu’on continue de prêcher la mythologie de la révolution insurrectionnelle, est-ce qu’on ne fuit pas notre confrontation avec l’absurde ? Si on tente de convaincre d’autres que cette révolution/insurrection va venir, sans y croire nous-mêmes, qu’est-ce qui nous distingue des pires charlatans, promoteurs sans relâche de la marchandise et du Spectacle ? Et qu’est-ce que cela révèle sur notre rapport aux autres et sur notre humilité, lorsqu’on essaie de faire croire à d’autres ce à quoi nous ne croyons même plus nous-mêmes ?

S’il n’y a rien à espérer, pourquoi conserver de tels vestiges du catéchisme révolutionnaire ?
Et comment imagine-t-on répondre à celles et ceux qui en voudront aux évêques de l’insurrection, lorsqu’on les tiendra pour responsables de la souffrance endurée lors de la disparition de ces rêves impossibles ?

Si on a pu être séduites par ce refus catégorique d’attendre sagement la réunion des conditions objectives, pourquoi nous sommes-nous alors empressées d’élaborer des stratégies théoriques, qui ne sont finalement que de nouveaux prétextes à la patience et à l’inaction ?

J’en ai marre de me trouver des prétextes. J’en ai marre d’essayer de convaincre d’autres de ce à quoi je ne crois plus. J’en ai marre d’être sans cesse déçu par ces mouvements qui meurent et tout ce monde qui revient si facilement à la normalité.

La triste réalité me dit que je ne suis que quelques-unes, au beau milieu d’une foule de résignations accumulées. Je n’ai rien d’autre que mon corps, et au-delà de ma mort il n’y a rien. Ni Dieu, ni Euromillions, ni Révolution, ni Insurrection.

La survie quotidienne n’a rien à voir avec ce que j’appelle vivre. La vie sérieuse des adultes responsables me répugne, car je veux rester un vilain garnement. Leurs principes et leur vivre-ensemble puent la charogne, parce qu’ils consistent surtout à toujours supporter dans la douleur, sans réagir. J’emmerde le stoïcisme et leur pieuse religiosité, j’ai pas envie de m’autodétruire en laissant ce monde me dissoudre peu à peu.

Ils veulent m’anéantir en me rendant prévisible, en me surveillant dans la rue, en traçant mon téléphone, en supprimant les recoins et les virages, limitant ainsi les possibilités d’embuscade ; en fixant solidement le mobilier urbain au sol et en remplaçant les pavés par des grandes dalles indestructibles ; en délimitant scrupuleusement les espaces et les pratiques autorisées, tout ce qui sort de ce cadre étant blasphème ; en nourrissant ma peur des châtiments infligés à celleux qui franchissent la ligne qu’ils ont tracée pour que je réprime moi-même mes désirs singuliers.

Mais je sais aussi que rien de vivant n’est prévisible et que je refuse de mourir de l’être.

Si je tiens tant à vivre, c’est pour ces rayons de soleil qui percent les sous-bois, pour l’embrasement de cette voiture de flics, pour le son de cette vitrine qui éclate, mais surtout pour la sensation de celle qui serre le marteau lorsqu’il traverse le verre, pour le frisson qui me traverse lorsque j’allume la mèche, pour la sensation de ton sexe qui jaillit par saccades dans le fond de mon rectum, pour les pas feutrés et nocturnes dans mon nouveau chez-moi, pour la chaleur enveloppante de l’amitié qui m’envahit lorsque je pense à toi, pour mes larmes irrépressibles à l’annonce de ton incarcération, pour tous ces fous-rires incontrôlables et ces orgasmes fulgurants qui se gravent dans ma mémoire.

J’ai perdu tout espoir de voir un jour ce monde rêvé dont on m’a tant chanté les louanges et qui me permettrait de vivre dans l’harmonie avec mes semblables, en l’absence de tout pouvoir et de toute autorité. J’ai perdu tout espoir que ce monde soit réellement détruit, que je vive cette fameuse révolution.

Mais cet espoir était un mirage artificiel qui camouflait bien mal les ravages qui s’annoncent.

Aventurière dans la fourmilière, à la recherche d’une vie vraiment vécue, je ne crois plus en rien et je vivrai tout.

france, novembre 2016

texte trouvé sur attaque.noblogs.org et qui nous a parlé

A couteaux tirés avec l’existant, ses défenseurs et ses faux critiques

Ce texte anonyme paru en italien en mai 1998 et ne fut traduit en français qu’une dizaine d’années plus tard. Nous avons reproduit ici des extraits du premier des neufs chapitres qui forment le texte.

«  La vie n’est qu’une recherche continue de quelque chose à quoi s’agripper. On se lève le matin pour retourner se coucher, un stock d’heures plus tard, tristes banlieusards oscillant entre le vide des désirs et la fatigue. Le temps passe et nous gouverne comme un aiguillon toujours moins fastidieux. Le fardeau des obligations sociales ne semble désormais plus à même de courber nos épaules, tant nous le portons partout avec nous. Nous obéissons sans prendre la peine de dire oui. La mort se paie en vivant, écrivait le poète depuis une autre tranchée.
On peut vivre sans passion et sans rêves – voilà la grande liberté que nous offre cette société. On peut parler sans freins, particulièrement de tout ce qu’on ne connaît pas. On peut exprimer toutes les opinions du monde, même les plus hardies, et disparaître derrière leur bourdonnement. On peut voter pour le candidat qu’on préfère, demandant en échange le droit de se lamenter. On peut changer de chaîne à chaque instant, au cas où il nous semblerait devenir dogmatique. On peut se divertir à heures fixes et traverser toujours plus rapidement des paysages tristement identiques. On peut apparaître comme de jeunes têtus, avant de recevoir des seaux glacés de bon sens. On peut se marier à volonté, tant est sacré le mariage. […]
Si on n’est pas capable de se décider, peu importe, laissons choisir les autres. Ensuite, on prendra position, comme on dit dans le jargon de la politique et du spectacle. Les justifications ne manquent jamais, surtout dans un monde qui les avale toutes.
Dans cette grande foire des rôles, on a tous un fidèle allié : l’argent. Démocratique par excellence, il ne regarde personne en face. En sa présence, toute marchandise ou service est dû. Quel que soit le détenteur, sa prétention a la force d’une société toute entière. Certes, cet allié ne se donne jamais assez et, surtout, ne se donne pas à tous. Mais sa hiérarchie spéciale unit dans ses valeurs ce qui est opposé dans les conditions de vie. Lorsqu’on en possède, toutes les raisons sont bonnes. Lorsqu’on en manque, les excuses ne sont pas moindres.
En s’exerçant un peu, on pourrait passer des jours entiers sans la moindre idée. Les rythmes quotidiens pensent à notre place. Du travail au « temps libre », tout se déroule dans la continuité de la survie. On a toujours quelque chose à quoi s’agripper. Au fond, la caractéristique la plus stupéfiante de la société actuelle est de faire cohabiter les « petits conforts quotidiens » avec une catastrophe à portée de main. En même temps que l’administration technologique de l’existant, l’économie avance dans l’incontrôlabilité la plus irresponsable. On passe des divertissements aux massacres de masse, avec l’inconscience disciplinée des gestes programmés. L’achat-vente de mort s’étend à tout le temps et tout l’espace. Le risque et l’effort audacieux n’existent plus ; ne restent que la sécurité ou le désastre, la routine ou la catastrophe. Rescapés ou naufragés. Vivants, jamais.
En s’exerçant un peu, on pourrait parcourir les yeux fermés le chemin qui va de la maison à l’école, du bureau au supermarché, de la banque à la discothèque. […]
L’heure est venue de rompre avec ce on, ce nous, reflet de la seule communauté qui existe actuellement, celle de l’autorité et de la marchandise.
Une partie de cette société a tout intérêt à ce que l’ordre continue de régner, et l’autre à ce que tout croule au plus vite. Décider de quel coté se trouver est le premier pas. Mais partout règnent aussi bien les résignés, véritable base de l’accord entre les deux parties, que ceux qui veulent améliorer l’existant, et ses faux critiques. Partout, y compris dans notre vie – qui est le véritable lieu de la guerre sociale –, dans nos désirs, dans notre détermination comme dans nos petites soumissions quotidiennes.
Il faut en venir à couteaux tirés avec tout cela, afin d’en arriver à couteaux tirés avec la vie même. »

texte intégral par ici